Mystérieux visiteurs (1852)

 

Note: Le récit se passe à Conde, hameau de la commune de Montceaux l'Etoile (71) . La narratrice, Marie JOANIN a alors onze ans.

    Un matin de décembre, nous fûmes très surpris de trouver en nous éveillant notre mère levée donnant des ordres à Mélie pour qu'elle préparât un dîner plus confortable que celui des jours ordinaires, car habituellement, c'était Mélie toute seule qui composait le menu, très maigre à la vérité. Notre mère disait: vous tuerez le coq, il fera un excellent bouillon et vous le servirez sur une sauce vinaigrette, des pommes de terre frites, une salade, je descendrai du fruitier des pommes et ce qui reste de néfles. Il y avait dès le matin un grand feu dans la salle à manger, on ne l'allumait jamais avant dix heures, le foyer de la cuisinière suffisait, notre mère n'étant pas là, Mélie nous surveillait plus facilement et les petites eussent pû se brûler ou mettre le feu.

    Bref, ce matin-là, tout semblait avoir un air étrange et mystérieux, jusqu'à notre toilette qui s'agrémentait d'une serviette plus neuve, mieux repassée que de coutume, avec un long peigne plus sérieux et un peu d'eau, Mélie releva en frisons les cheveux de Belle et de Paul qui étaient souples et légers, les miens et ceux de Lili gros et rudes furent nattés et noués d'un ruban, et cependant, rien n'annonçait que ce fût une fête ou même un dimanche, il n'était pas question d'aller à la messe... Pourquoi Mélie ne fait-on pas comme tous les jours? C'est qu'il va venir quelqu'un. Qui Mélie? Je ne sais pas, demandez à votre maman! Notre maman paraissait très affairée, très préoccupée et son humeur avait l'air de vouloir s'en ressentir, elle avait déjà fait une légère distribution de petites tâches à mon frère qui secouait l'édifice savant du feu flambant et qui allait tout démolir, à Lili assez capricieuse qui soupçonnait un événement grave et en profitait pour avoir quelques exigences exhorbitantes, je crois bien qu'elle voulait absolument ses petites bottes fourrées, tandis que nous conservions nos sabots..... Nous attendions donc un moment plus favorable pour interroger et savoir enfin de quoi il retournait.

    Notre mère dit: Quand ces messieurs descendront, tenez le café très chaud. Des messieurs allaient descendre, nous allions savoir, alors point n'était besoin d'interroger, et le bruit qui se faisait à l'étage supérieur annonçait que nous n'aurions pas longtemps à attendre. Mélie ouvrant la porte de la salle, deux hommes entrèrent, notre mère leur tendit simplement la main en demandant s'ils avaient reposé, leurs traits fatigués et leur démarche lasse justifiaient cette question. On ne nous expliqua pas grand chose, mais nous comprîmes par la conversation, les questions de notre mère, les réponses des deux hommes, qu'ils étaient arrivés dans la nuit, qu'ils avaient frappé longtemps et parlementé pour demander qu'on réveillât la maîtresse de la maison et qu'on la priât de bien vouloir les entendre, ils donnèrent leur nom, c'était des parents éloignés mais bien connus de notre mère. Ils venaient lui demander l'hospitalité, ils étaient suspects, dénoncés, poursuivis, et si elle refusait de les recevoir sous son toit, de les cacher, ils allaient être arrêtés, alors, c'était l'exil et toutes les misères.

    Il y avait un vieillard, le père et un homme encore jeune, le fils; ils avaient dû fuir dans la soirée prévenus qu'il y avait un mandat d'amener contre eux, et comme la petite ville qu'ils habitaient était à 25 kilomètres de notre campagne, cette course rapide, souvent à travers champs pour éviter la grande route (craignant d'être poursuivis), cette course précipitée les avait exténués, ils ne pouvaient aller plus loin, leurs pieds étaient ensanglantés, leurs forces à bout, leur courage épuisé. Ma mère n'hésita pas une seconde, elle ouvrit toute grande la porte de sa maison, acceptant sans calculer tous les soucis, tous les tracas qui pouvaient résulter pour elle de son action généreuse, elle savait du reste que c'était d'honnêtes gens qui n'étaient coupables que d'avoir accueilli les idées nouvelles, espérant retirer quelque profit, une petite place pour le fils au cas où la chance ferait prévaloir l'opinion avancée qu'ils avaient embrassée.

    Mais, nous étions au 2 décembre 1852, et il ne fallait plus être républicain.

 

Note: le 2 décembre, le Prince-Président Louis Napoléon Bonaparte est proclamé Empereur des Français.

autres récits:  le bois de sapins suivi de mes ancêtres

          solitude noël 1905                           


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