Note: Cette scène se passe à Conde, hameau de Montceaux l'Etoile(71), dans les années 1850. La narratrice Marie JOANIN (alors âgée d'une dizaine d'années) est l'ainée de quatre enfants, le père est mort accidentellement en 1847, la mère (Minima) élève seule ses quatre enfants, jeune veuve inconsolable, elle passe une partie de ses nuits à écrire à son cher disparu. (voir: "le chagrin de Minima")

Sources: archives familiales

 

Le bois de sapins

    Notre mère fatiguée dormait peu la nuit dont elle passait bien souvent une grande partie à lire ou à écrire toutes ses pensées, tous ses regrets, toutes ses craintes, tous ses espoirs de mère au cher absent. Elle avait besoin d'un sommeil réparateur et prolongé dans la matinée, elle se levait tard. Mélie se levait de grand matin, elle avait beaucoup à faire, il y avait des animaux à soigner, une grande maison à mettre en ordre et toute la marmaille à réveiller, d'abord à habiller, à pomponer, un coup d'éponge, un coup de peigne, une bonne bourrade à chacun, quand il y en a quatre, c'est une grosse besogne.

    Il avait aussi fallu faire la soupe, chacun avait une petite écuelle de terre vernie ou de gré brut (oh pas de luxe) et les yeux encore gros de sommeil, tout engourdis il fallait bon gré mal gré manger cette maudite soupe sans avoir faim, mais Mélie ne plaisantait pas là dessus, si vous ne mangez pas la soupe, vous resterez des nains, des nabots, vous aurez des mines de papier mâché (pourquoi mâché?) et si vous avez faim avant midi ce sera votre faute et tant pis pour vous, vous n'aurez rien, pas même un morceau de pain, et ce qu'elle avait dit, elle tenait Mélie, terrible et bonne en même temps cependant, mais voilà, elle attribuait à la soupe des vertus multiples et inappréciables. C'était la soupe qui lui avait donné sa bonne santé à elle aussi bien qu'à ses six frères et à ses deux sœurs, qui lui avait donné sa grande taille, son courage, sa belle humeur etc... etc...

    Heureusement si nous étions à table, nous devant nos quatre petites écuelles alignées, il y avait sous la même table Lisbée, Minette, elles connaissaient très bien le système qui consistait à laper en deux coups de langue les trois quarts de la fameuse soupe qui devait produire tant de miracles, braves bêtes, comme nous nous entendions bien, dès que la petite écuelle était vide on y faisait tourner vigoureusement sa cuillère de façon à produire beaucoup de bruit et à bien prouver qu'on avait en conscience fait ce qu'il fallait pour ne pas rester des nabots, des nains, et aussi pour avoir droit en complément du déjeuner à des fruits bons qui étaient abondants, à un joli crouton de pain.

    Le plus souvent, tous les beaux jours du printemps et de l'été ce léger repas était terminé à 6 heures, la mère dormait, on devait éviter de troubler son repos, Mélie ne plaisantait pas avec ceux qui réveillaient la maman: c'était par bonté pour la pauvre madame, nous n'en doutions point alors, mais depuis, j'ai pensé qu'il y avait bien aussi un peu du désir de Mélie de jouir d'un peu de liberté, du peu de repos entre la grosse .... (mot illisible) du matin et le tracas du diner de midi. C'était pour la brave fille comme une récréation bien gagnée et pour jouir mieux, plus réellement de sa liberté, elle nous laissait vagabonder de çà et là, nous croyions alors devoir ce bonheur à mille petites ruses qui nous faisaient échapper à la surveillance du cerbère. On courait comme des fous dans le jardin, on gagnait le bosquet du fond, on ouvrait la petite porte qui donnait accès dans le clos. Le clos avait quatre ou cinq hectares bien fermés par une grosse haie vive et occupé dans sa majeure partie par un joli bois de sapins déjà grands formant futaie où on pouvait se promener très aisément sans être fouettés au visage par les branches toutes élaguées à une bonne hauteur. C'était le paradis terrestre de la petite ... (mot illisible), quelle jolie ombre, ni trop épaisse, ni trop froide, beaucoup de place, maints fourrés laissant passer un joli rond de soleil, on criait: voila le jour, on rentrait dans le bois, voila la nuit, puis de nouveaux rires, encore le jour, encore un grand rond tout jaune, on faisait la dinette avec le supplément du déjeuner, fruits ou pain sec, peu importait alors, on avait gagné l'appétit au grand air vif du matin au bon soleil levant, avec de la belle mousse si épaisse si fraîche qui tapissait tout le sol, avec les pommes aux graines tombées l'hiver, et des branches vertes, on dressait une sorte d'autel comme pour la fête Dieu, un reposoir disions-nous, on cueillait pour l'orner quelques fleurettes pâles, des violettes, petites jacinthes sauvages, des bruyères, des digitales selon la saison, les deux plus petites cueillaient les fleurs, les deux ainés les plaçaient par touffes en les piquant dans la mousse, on s'éloignait pour mieux voir le bel effet, pour juger du décor. Quelle joie lorsqu'on avait pu mener à bonne fin la fragile construction et lorsqu'elle avait avec un autel une vague ressemblance qui permettait de déclarer: c'est un reposoir, il faut donner la bénédiction, l'ostensoir une branche garnie de ses aiguillettes, l'enscensoir une pomme de pin attachée à une ficelle, balancée lentement comme le fait l'enfant de chœur, et le signal de la bénédiction où les fidèles représentés par Lilie et Nina se précipitent le nez par terre croyant seulement tomber à genoux.

    Une autre fois on jouait à cache cache derrière les gros troncs et les touffes de genêts, on faisait des rondes dans les belles percées de soleil, le temps passait vite, comme on était surpris d'entendre tout à coup la voix de Mélie criant de toutes ses forces: rentrez vite, moi qui vous croyais bien tranquilles dans le jardin! qu'est ce que maman va dire si vous êtes perdus lorsqu'elle va se lever! je serai grondée par votre faute, vous êtes des enfants sans cœur! Tout ça crié de loin, d'une haleine, d'un air bouleversé à l'heure précise où la maman devait nous voir bien tranquillement sous ses fenêtres faire des petits tas de sable fin, et Mélie frottait avec ardeur les chaises la table et le dressoir de la salle à manger et pendant notre escapade elle avait fait son petit somme, ou plutôt une bonne causette avec la mère Fleuriette et la Bassette.

    Maintenant madame était levée, il ne fallait pas trainer ah mais non, et les petits avaient bien fait de prendre leurs ébats, finis les jeux bruyants, les grands éclats de rire, rien qu'à voir l'air si triste de la pauvre maman, on n'avait plus envie de jouer.

 

Un autre récit de Marie JOANIN:

Mes ancêtres

    Je ne puis parler que de ceux que j'ai connus. D'abord ma grand-mère paternelle chez laquelle j'ai passé trois ou quatre ans dans ma toute petite enfance puisque je suis née en 1841 et qu'elle est morte en 1846 alors que j'avais cinq ans. Elle habitait Marcigny au premier étage d'une maison confortable avec de grandes pièces bien éclairées par de larges et hautes fenêtres, plafonds élevés à la française, c'est à dire les poutrelles visibles et peintes, ceci est resté très net dans ma mémoire comme la physionomie de ma grand mère aux pieds de laquelle je restais assise bien tranquillement pendant des heures auprès d'un bon feu, clair, pétillant. Elle était occupée au tricot (on tricote beaucoup en ce temps là). Elle me parlait doucement posément pendant que je m'occupais sans doute avec quelques menus jouets que Janvier m'avait apportés, ces jouets, j'en ai conservé d'autant plus la mémoire que, naturellement soigneuse et tranquille je ne les ai pas détériorés et les ai conservés intacts jusqu'à ce que mes nièces et neveux s'en soient emparés dans les placards de Conde.

    Voilà une longue digression. Je reviens à ma grand-mère Joanin. Elle sortait peu si ce n'est pour aller presque chaque jour chez sa belle-sœur Mme Niodet comme elle l'appelait, comme on l'appelait toujours cérémonieusement, c'était sans doute la mode du temps, on tutoyait ses serviteurs, et entre frère et sœur de bonne maison on se disait vous et souvent Mr Madame: Madame Niodet, Madame Dubessey....

    Madame Niodet était, alors que j'avais 5 ans, une vieille femme aveugle depuis 40 ans - et qui en avait alors plus de 85. Melle Joanin (ma grande tante) en avait environ 80, une vieille fille qui n'avait pas dû être belle, d'un esprit certainement très borné mais qui avait conservé dans cet âge avancé l'ouïe la vue, cousant tricotant sans lunettes, pas un cheveu blanc dans ses cheveux noir corbeau tombants et longs. C'est à peine croyable. Maintenant tous les jours après midi nous allons donc voir, ma grand mère et moi, ces deux si vieilles mais aimables femmes, surtout l'aveugle pleine d'esprit jamais morose ni même triste, ni malade. Il y avait en demi cercle autour d'une large cheminée d'excellents fauteuils occupés continuellement par tous ceux et toutes celles de la petite ville qui ayant des loisirs avaient le désir de causer agréablement en bonne compagnie. C'était un salon modeste d'un aspect accueillant et dont tous ceux qui le fréquentaient, des vieux et des jeunes hommes et femmes ont toujours conservé un vivant et agréable souvenir. Je devais être sage silencieuse, assise sur un petit tabouret (les enfants d'alors n'avaient pas de fauteuils) à côté de ma grand tante aveugle qui de temps en temps me glissait une pastille de réglisse noire qu'elle tirait de sa robe à "gougrette" (mot illisible) sous une sorte d'ample fichu croisé à la mode d'il y avait 60 ans au moins, et alors j'étais ravie et on disait cette petite n'est pas bruyante elle est très sage, d'autres disaient comme elle ressemble à son père! Je dînais souvent chez ces bonnes vieilles, je me souviens d'un plateau revenant souvent - des brochettes de petits morceaux de pauvres moineaux qui nichaient dans des pots de terre autour de la grande cour, et dont on assassinait les petits dès qu'ils pouvaient fournir une bouchée-. Au dessert il y avait invariablement du fromage et d'autres bonnes choses fruits ou friandises. J'avais une grande répugnance pour le fromage, mais dans les idées de la tante cadette, il entrait ceci: qu'on devait aimer le fromage ou apprendre à l'aimer, et alors, si tu ne manges pas de fromage tu n'auras pas de confiture. J'essayais en vain et je pleurais et la bonne tante aveugle disait laissez- la tranquille Mlle Joanin, et donnez lui ce gâteau, et j'aimais la bonne vieille aveugle et détestais la vieille fille.

    Ma grand-mère avait une bonne- il faut que j'en dise quelques mots parce qu'elle a été ma première bonne, qu'elle a sans doute été douce à ma petite enfance, qu'elle me contait volontiers des histoires idiotes comme les bonnes d'autrefois en racontaient aux enfants (Jean le bête, le loup et l'oie). Tous les soirs à la nuit tombante, j'allais avec elle chez une bonne femme du faubourg chercher le lait du souper et du déjeuner, c'était une promenade que j'aimais bien. Un jour, la bonne ayant rencontré des gamins, déjà grands sans doute, ils la bousculèrent un peu, le pot au lait tomba sur le pavé, grand ennui. Alors on passa à la poterie pour acheter un autre pot, on retourna chez la fermière et on recommanda fortement à la petite fille de mentir à la grand mère au retour si elle demandait des explications.

    On m'apprenait à mentir et pas encore à lire, je n'allais pas à l'école, il y avait bien une vieille dame qu'on appelait madame Daniel, elle apprenait à lire, à écrire à quelques bambines plus âgées que moi.

    Un jour ma grand-mère dit: cette petite s'ennuie peut-être, il faut la conduire chez madame Daniel où elle s'amusera mieux qu'ici. Madame Daniel très occupée sans doute me confia aux bons soins d'une grande qui devait m'apprendre les lettres et l'alphabet. Ça n'allait pas tout seul, songez donc, pas cinq ans pour la première fois! Tout se brouillait devant mes pauvres yeux et la gamine impatientée me donna quelques légers coups sur mes petits doigts, quel sanglots, je n'avais jamais été frapée, on fut obligée de me reconduire sur l'heure. Le lendemain ce fut la bonne dame Daniel elle-même (bonne figure encadrée d'une aimable capote de soie noire Coulini très capuchonnante), ce fut dis-je la maîtresse qui me donna ma leçon, je suppose que j'appris ce jour là à connaître A et B, mais à un moment donné je demandais timidement à aller au petit coin, une petite compagne me le montra; le petit coin en question était un innommable réduit comme je n'en avais jamais vu, un trou noir qui me faisait peur, plein à déborder, par un mouvement maladroit, je glisse dans le trou étroit, heureusement je ne fus engloutie que jusqu'à la ceinture. Qui me retira, qui m'emporta chez grand mère et dans quel état, je ne sais plus, mais sans doute qu'on trouva prudent d'arrêter le commencement de mes études car à partir de ce jour, je n'ai plus aucun souvenir de cette petite école.

    J'avais à Marcigny un grand oncle frère de mon grand-père paternel: Pierre Joanin, un superbe vieillard, à plus de 80 ans, il était robuste, droit, une belle figure aimable, une belle barbe blanche. Toute la petite ville l'appelait le tonton-Joanin ou le tonton- mon- bon- ami, car lui, il appelait tous les hommes de la ville "mon bon ami". Il venait souvent causer le soir avec sa belle sœur , ma grand mère, et quelquefois il me conduisait chez le patissier pour me payer une brioche lorsque nous avions fait un pari et que j'avais gagné.

    Mon père qui habitait Conde venait chaque lundi, jour de marché voir sa mère et sa petite fille et quelquefois il m'emmenait en voiture, un modeste cabriolet, à Conde pour une semaine. Je me souviens surtout d'un jour où capricieuse je ne voulais pas partir. Viens ma petite Mimi- non, non et non. C'est bien, reste, si tu n'es pas gentille, je ne t'aime plus- oh alors, quel chagrin, derrière la fenêtre, collée à la vitre, je regarde ateler, j'espère toujours que quelqu'un va venir et insister pour m'emmener, personne, mon père fixe les guides, place le fouet, endosse un pardessus et ne fait pas mine de voir mes grosses larmes, il monte en voiture, il va partir, je pousse de tels cris que tout le monde accourt, mon pauvre bon père me prend dans ses bras, me couvre de caresses, et fouette cocher. Cette scène est restée tellement gravée dans ma mémoire d'enfant et y a pris une telle importance que je crois bien n'avoir plus jamais recommencé un tel caprice, ne pas vouloir lorsqu'on veut et vouloir lorsqu'on ne veut plus.

    Jusqu'ici, je n'ai pas beaucoup parlé de ma grand-mère mais seulement de moi- je n'avais que cinq ans et ce dont je me souviens par rapport à son caractère ne peut être que très peu de choses, je sais cependant qu'elle ne me punissait pas, qu'elle ne me grondait guère, mais me parlait sérieusement, séchement si je n'avais pas été tout à fait sage et cela suffisait avec moi craintive timide- du reste on ne gâtait pas les enfants autrefois, par principe, par devoir et ma grand-mère, je l'ai su plus tard avait toujours été une femme de devoir, stricte, de vertu irréprochable, épouse mère modèle, elle avait un ordre parfait dans la tenue de sa maison, son esprit n'avait rien de brillant mais son jugement était sûr, droit, juste.

autre récit : solitude noël 1905

 

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