Solitude, Noël 1905

Extrait du journal de Marie Joanin (1841-1932)

 

Note: En 1905, Marie Joanin, 64 ans vit seule au Moulin de Conde (commune de l'Hôpital le Mercier-71). Elle est veuve depuis 13 ans, et ses trois fils habitent bien loin d'elle (un en Algérie, un autre à Paris, et le dernier à Reims)

 

Noël 1905

    La nuit est venue vite; ah! cette saison triste! le jour pourtant a été beau, le soleil a brillé; c'est rare un Noël clair et presque doux.

    En rêvant au coin du feu je me suis presque endormie; depuis quelques jours je suis fatiguée; même malade toujours cette fièvre violente qui me terrasse de temps à autre; j'ai des cauchemars épouvantables, je crois bien que je divague un peu la nuit. Mais je ne dérange personne au moins!!! personne ne peut dire au matin "pauvre vieille ennuyeuse, m'a-t-elle empêché de dormir". Ah! n'ennuyer jamais personne! Dieu me fera-t-il cette grâce jusqu'à la fin?

    Ma pauvre misérable chienne est couchée à mes pieds; ma pauvre Miss: sourde, presque aveugle, à peu près paralysée des jambes de derrière; à une patte de devant, une plaie horrible, infecte, une odeur de corruption qui me soulève le cœur. La pauvre bête a une peur effroyable de me perdre, elle me suit partout pas à pas... non ma pauvre vieille amie, je ne t'abandonnerai pas, je ne donnerai pas l'ordre de te tuer et cependant ton supplice et le mien seraient finis.

    Ça c'est une misère de chien, mais il y en a une autre qui me navre, qui ne me touche cependant que de loin; je veux parler de celle d'un cousin par alliance, Mr D. négociant seul, séparé des siens, abandonné presque vieux, vivant d'une livre de pain par jour et de quelques pommes de terre, je n'exagère pas, je n'invente pas, je vois, je sais, j'entends. Il ne sera bientôt plus vêtu. Mr Jo... lui donne bribe par bribe la défroque d'un mort (mon pauvre frère) je l'engage à un piètre dîner de loin en loin, par une sorte de pitié, pour que de quinzaine en quinzaine il mange à sa faim, boive un peu de vin, une tasse de café; mais qu'est ce que celà! Eh bien il ne se plaint jamais ne parle jamais des bêtises qui l'ont conduit là, lui ancien notaire, ancien juge de paix, ayant quelque fortune, ayant fait un bon mariage.... il accuse seulemant la fatalité! Il rêve, étant sec et bien portant d'atteindre cent ans, il l'espère fermement et vit en imagination, combinant mille imbécillités.

    Je viens d'écrire quatre pages bien senties sur trois pauvres et tristes ruines: Mr D. Miss et moi. Parlons de choses moins lugubres:

    J'ai depuis le 14 juin dernier une petite fille; Marie Camille Marenco fille de Maurice et Zoë née à Médéa (Algérie). Elle doit être ravissante et bien charmante ce trésor mignon, mais je ne la connais pas encore, on me dit: elle est brune avec des yeux bleu profonds! une petite mine drôle éveillée ... Bon tout cela .... à six mois ... ça promet .... nous verrons à six ans ... nous verrons à..... que verrai-je moi... j'ai bientôt 65 ans le 22 mars prochain étant née en 1841. Mon père, ma mère, mes bien aimés parents comme vous me trouviez sans nul doute intéressante à six mois. Eternelle histoire, moi aussi j'ai eu de beaux poupons, je puis m'en vanter, maintenant les beaux poupons sont des hommes, bientôt vieux hommes, mais ce sont toujours mes enfants, de bons enfants je le crois, je le sens.

 

Les 3 fils de Marie Joanin (Maurice, Marcel dit Jules et Marc) en 1870, et 35 ans plus tard.


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