Le chagrin de Minima

Minima BERTHELET, testament moral 1847

  

Note: Marie Etiennette BERTHELET dite Minima, vient de perdre accidentellement son époux (Pierre Félix JOANIN mort en juin 1847). Elle a 28 ans, mère de 4 enfants dont l'ainée Marie JOANIN a 6 ans, et la cadette 18 mois. Sources: archives familiales.

14 août 1847

Mes enfants, voici quelques conseils que j'ai voulu vous laisser comme adieu, vous ne pouvez encore les comprendre, mais plus tard, dans la malheur surtout, vous vous les rappelerez. Une bonne pensée de votre mère sera pour vous le germe d'une meilleure .... (mot oublié par le transcripteur Jules Marenco son petit-fils). Je quitte la terre sans regrets, je vais rejoindre votre père que je n'ai cessé de pleurer. Ce n'est point sans crainte que je vous abandonne, mais je vous confie au Seigneur protecteur des orphelins. Je ne sais quel sort vous réserve la providence, quel qu'il soit sachez l'accepter avec courage et résignation, il y a plus de mérite à supporter noblement l'infortune qu'à jouir d'un bonheur facile.

 Soyez sincères dans vos paroles, assez de prudence et de discrétion avec les gens que vous connaissez peu, mais ne blessez pas non plus par d'injustes défiances les âmes délicates et sensibles qui vous témoigneront quelque intérêt, ce serait vous priver des charmes et des conseils de l'amitié. Voici le moyen de reconnaître les véritables amis: ce sont ceux qui se contentent de votre affection, sans chercher à pénétrer vos secrets, car il faut savoir garder ses secrets, ceux qui ont l'air de vous flatter, vous avertissent de vos fautes, qui ne vous engagent jamais à faire une chose mauvaise ou même équivoque. Dès qu'un ami vous a donné un conseil pernicieux, rompez avec lui, vous vous perdriez en voulant le sermonner; l'amitié d'une personne vertueuse vous honore et vous conduit au bien, celle d'une personne suspecte vous avilit et vous entraîne au mal.

 Toi surtout, Marc, qui te trouvera si jeune encore, sans guide, au milieu d'un monde corrompu et corrupteur, garde-toi de la société des gens vicieux, non seulement de ceux qui le sont ouvertement, l'opinion publique qui les flétrit les rend moins dangereux, mais surtout de ceux qui sous des dehors de franchise affectée, de désintéressement simulé, sous des maximes de faux honneur, cachent un cœur mauvais, une âme vénale, des principes irréligieux et des mœurs relâchées.

 Ayez une dévotion sincère, vous avez bien besoin de la protection divine, efforcez-vous de la mériter, aimez la Ste Vierge comme une mère, elle remplace la vôtre, la piété est l'égide de la jeunesse. Aimez aussi la retraite, vous surtout mes bonnes petites. La jeune fille qui produit ses talents au grand jour peut éblouir, mais celle qui garde ses vertus et ses talents dans l'intérieur de sa famille, captive l'estime et l'affection. Je puis vous le dire, il est toujours plus avantageux pour une femme de rester dans l'obscurité que d'en sortir. Soyez simples dans vos ajustements, mais propres et soignées dans toute votre tenue, la propreté est presque une vertu. Ne mettez à votre parure que le temps strictement nécessaire. Il n'en est pas que vous regretteriez davantage.

 Gardez-vous de la manie du luxe devenue générale. La simplicité est la plus gracieuse parure, elle n'expose point au ridicule, elle donne la possibilité d'employer plus utilement ce qu'on eût consacré à la vanité. Oui, mes enfants, soyez sagement économes, sans injustice ni avarice. Quand on sait retrancher les superfluités du luxe on trouve toujours le moyen d'être généreux. Demandez-le à ceux qui ont connu votre père.

 Travaillez non seulement avec assiduité mais avec goût. Dans toutes les positions le travail est une distraction, mais il devient une nécessité dans la votre. Ne l'oubliez pas mes chères amies. Rendez-vous propres à tous les travaux de votre sexe, vous ne sauriez vous y former trop jeunes.

 Ne négligez pas non plus d'acquérir de l'instruction, c'est souvent une ressource et souvent une consolation. Lisez, mais non point sans discernement. N'y consacrez jamais beaucoup de temps. N'ouvrez jamais un livre sans vous êtres assurées, par l'avis de personnes prudentes qu'il n'est contraire ni aux bonnes mœurs ni à la religion, ne vous en rapportez pas au titre, c'est souvent une trompeuse annonce. On regrette toute la vie d' avoir lu un mauvais ouvrage. J'aimerais mieux que vous ne sussiez pas lire que de vous voir exposés à faire de mauvaises lectures, si jamais vous êtes tentés de me désobéir en ce point pensez avant d'ouvrir ce livre que Dieu et moi nous vous voyons.

 Je ne vous recommande ni la sobriété, ni la pudeur, ni le respect de la propriété d'autrui. Elles vous seront naturelles. C'est presqu'un outrage que de les rappeler à des êtres bien nés.

 Soyez dociles et suivez aveuglément les conseils des personnes auxquelles vous êtes confiés.

 Ayez les uns pour les autres une affection tendre et efficace. Que Marc protège ses sœurs, que ses sœurs l'aiment et le consultent. N'ayez jamais entre vous de discussions d'intérêt. Ces sortes de contestations détruisent la bonne harmonie et dessèchent le cœur.

 Il n'est pas besoin à mon fils, de te dire quel respect tu dois au nom de ton père. Tu seras seul à le porter ce nom d'une famille respectable qu'il t'a laissé pur et honoré. Songe à le conserver sans taches, sans l'ombre même d'une tache. Si dans le cours de ta vie qui sera bien orageuse tu étais tenté de sacrifier ta conscience à l'intérêt matériel, souviens-toi, que quand bien même tu te croirais absous par l'opinion, tu ne le serais jamais par celui qui a toujours écouté la voix de sa conscience, au mépris de l'opinion reçue, malgré la contagion de l'exemple.

Marc, je maudirais l'enfant qui apporterait une souillure (même morale) au nom qui a été le nôtre. L'honneur, dans sa véritable acception, voilà le seul bien auquel il faille tout sacrifier.

 N'oubliez pas que la parole d'un honnête homme est sacrée, aussi, ne la donnez qu'avec réflexion et discernement.

Soyez tous compatissants pour les misères d'autrui et quand vous ferez un peu de bien, pensez à votre père et faites-le en mémoire de lui. Visitez sa tombe quand la proximité des lieux vous le permettra. J'y planterai un arbre pour vous et pour nous.

 N'attristez jamais par votre parure vos amis qui sont dans le deuil, ne parlez pas de vos joies à ceux qui n'en ont point, ni de bonheur à ceux qui l'ont perdu.

Respectez la réputation du prochain, sous aucun prétexte n'y portez atteinte. Ne vous riez jamais des défauts physiques. Votre père était sourd et il souffrait cruellement quand on en faisait l'observation.

Sachez pardonner une offense. Il est toujours profitable de commander à ses ressentiments. La vengeance laisse des regrets, la modération nous concilie l'estime et l'affection des hommes et nous assure la miséricorde de Dieu.

 Je ne vous recommanderais pas de renoncer au mariage, il ne dépend pas toujours de notre volonté de le faire. Il faut suivre l'inspiration divine en ceci comme en toute autre chose! Cependant je puis vous dire que moi qui ai connu tout ce qu'une affection sainte et partagée peut donner de joie, j'ai crié souvent au Seigneur, dans l'amertume de mon âme: Oh! si je n'avais jamais aimé.....

Ce que je dis ici pour tes sœurs, ne peut s'appliquer à toi, à mon fils. Si les vertus de la femme grandissent et s'épurent dans le célibat, celles de l'homme s'y éteignent presque toujours. Sois donc un bon père de famille. Souviens-toi qu'on mérite le bonheur par l'accomplissement de ses devoirs et si Dieu nous le refuse en ce monde c'est qu'il veut nous le donner plus parfait dans une autre vie!

Si l'infortune vous accable, si vous éprouvez de ces chagrins qui ne se peuvent consoler, si vous perdez les personnes qui vous sont les plus chères, ne vous abandonnez point au désespoir, c'est une mauvaise passion. Le désespoir est personnel et égoïste, la résignation selon Dieu est sublime.

Je viens de relire mes enfants ces avis dictés par la tendresse maternelle. Je sens et vous le sentirez aussi que je n'ai pas tout dit et que j'aurais pu dire beaucoup mieux, mais c'est la voix de votre mère!!

Je compte donc, mes enfants, sur votre heureux naturel pour suppléer à l'insuffisance de ces conseils. Adieu.

  

Note:

Minima vivra jusqu'à l'âge de 72 ans, ne se remariera pas.

Ses trois filles Marie, Berthe et Claire eurent une éducation sérieuse, "se marièrent et eurent beaucoup d'enfants"

Son fils Marc devint ingénieur de l'Ecole Centrale. Lui aussi se maria, mais n'eut pas d'enfant.

 PHOTO: portrait de Minima à l'âge de 70 ans environ,
peinture de son petit fils Marc Marenco

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