7 août 1914

Postes, télégraphes et chemins de fer sont aux mains de l'Autorité militaire, qui, afin d'éviter les indiscrétions sur les mouvements de troupes, expédie les lettres avec plusieurs jours de retard (une lettre met par exemple 6 jours pour aller de Charleville à Reims). Quelques trains sont mis à la disposition du public, mais marchent lentement (ils mettent 3 heures pour se rendre à Reims, et il faut 12 heures pour gagner Paris).

10 août 1914

Quatre médecins (Dr. Chatelain, Dr. Merigny de Mauberfontaine, un médecin major et un médecin parisien), sont attachés au 291ème, heureusement, car chaque jour, 40 à 50 hommes se présentent à la visite pour être soignés ou renvoyés dans leur foyer ou affectés à la Compagnie de Dépôt.
Je constate avec étonnement qu'aucun infirmier ne sait monter un brancard et s'en servir.
Une section de mitrailleur est attachée au 291ème de ligne. Le sergent qui la dirige est le seul exercé. Aux grandes manœuvres dernières, il a dressé des hommes, mais ces hommes ne lui ont pas été donnés! on a constitué la section avec des volontaires non exercés.

11 août 1914

Van Prat, brocanteur, engagé en 1870, s'engage encore en 1914. Affecté au 291ème, il apporte un casque à pointe (souvenir de 1870), qui fait la joie de ses jeunes camarades.
Une équipe de boy-scouts se met à la disposition des officiers du 291ème pour les courses à faire.
La poste n'expédie les télégrammes qu'après visa.
La monnaie manque.

12, 13, 14 août 1914

 Malgré les exercices et les sorties, les hommes du 291ème sont désœuvrés. On en trouve, tristement couchés, un peu partout. Ceux qui sont carolopolitains ne paraissent presque plus au lycée.

15 août 1914

On alerte le 291ème de ligne: les Allemands sont à St. Laurent ... Le bruit était faux. Le régiment rentre à la tombée de la nuit, sans avoir rencontré d'Allemands.

16 août 1914

On raconte que le fort des Ayvelles a tiré sur une patrouille française.

17 août 1914

Plusieurs balles sont tirées du lycée par les hommes du 291ème sur des avions qui passent à courte distance, sans qu'on sache si ces avions sont allemands ou français.

18 août 1914

On affiche un schéma donnant les caractéristiques des machines allemandes pour éviter toute méprise.

19 août 1914

Plusieurs Saint-Cyriens viennent compléter le cadre des officier du 291ème.
Suspension des paiements à la Trésorerie.

20 août 1914

L'or, les écus, la monnaie, deviennent de plus en plus rares. Les banques et les particuliers ne peuvent plus changer les billets; seule la Banque de France les change contre des coupures de 20 frs et 5 frs, mais avec une lenteur désespérante.
Bataille de Sedan très meurtrière, on dit que l'artillerie française a culbuté dans la Meuse 10 000 Allemands qui cherchaient à la franchir sur un pont de bateaux.
Le 40ème d'artillerie combat dans l'Ardenne belge.

22 août 1914

Départ de la Banque de France, de la Trésorerie et de la Poste.

Retour du 40ème d'artillerie qui vient de se battre à Neufchateau (Belgique), le commandant seul a été blessé. Les hommes sont fiers de raconter les prouesses accomplies. Une partie du régiment est logé au lycée.

23 août 1914

Départ de toutes les autres banques et d'un grand nombre d'habitants dans la direction de Paris.

Capture d'un soldat allemand au Petit Bois.

Arrivée d'un train d'émigrants belges (150 sont nourris au lycée et couchés sur la paille. Deux familles sont particulièrement intéressantes: une mère et 7 enfants (père égaré au départ), et père, mère et 8 enfants.

Photo d'une des cours du lycée Chanzy avant la guerre.



(cliquez sur l'image pour l'agrandir)


24 août 1914

A 5 heures du matin, départ des émigrants belges. Nous leur servons un copieux déjeuner et nous leur remettons d'abondantes provisions pour la route.
Départ du personnel de la Préfecture et d'un grand nombre de notables: Président du tribunal, Président de la Croix Rouge, etc.  Le Préfet se retire chez M. Henri Regnault, rue du faubourg  Pierre à Mézières).

M. Bouchez-Leheutre,  maire de Charleville, circule dans le lycée et nous tient, avec légèreté,  des propos plutôt démoralisants.

Départ de troupes à l'exception d'une Compagnie du 291ème de ligne.
Je prends une très intéressante photographie du départ qui complète magnifiquement ma collection de mobilisation. Dans la nuit, départ du 40ème d'artillerie qui croyait être rentré pour se reposer pendant quelques jours.

25 août 1914

Ayant reçu l'ordre d'organiser un hôpital, je cherche à joindre l'Administration de la Croix Rouge dont le siège est à St. Rémi. C'est en vain: cette administration a fui, hier, en même temps du reste que le Président de Tribunal.

Départ de la Compagnie de dépôt pour Abbeville. Je constate que le 291ème, parti hier, a oublié, ou plutôt abandonné dans la cour d'honneur du lycée: une voiture, un lot de vêtements, 7 fusils Lebel et un sac de cartouches.

On annonce que les Allemands sont à Gespunsart .....(à 12 km de Charleville), et que la rive droite de la Meuse a été entièrement évacuée par l'armée française.

De midi à 17h; on fait sauter le tunnel, les 4 ponts établis sur la Meuse dont 2 pour le chemin de fer, plus la passerelle de Montcy St Pierre. Un éclat métallique d'une dizaine de kilogrammes tombe à mes pieds dans la cour d'honneur.



La dernière Compagnie laissée à Charleville fait des travaux de défense derrière le lycée: au bord de la Meuse elle élève des murs de sacs à terre, elle perce des meurtrières dans les murs des usines, elle barricade les rues qui aboutissent à la Meuse et, pour être bien certaine que les Allemands n'y pourront pas passer, y culbute des tonneaux d'arrosage. Le Maire demande au Général l'abandon des travaux de défense ou une défense sérieuse de la ville. Le Général lui répond qu'il est le seul juge de ce qu'il y a lieu de faire.
Le commissaire de police de Charleville s'esquive "à l'anglaise", dès le retour de l'après-midi. M.Darey, Secrétaire de la Mairie et sa famille partent en voiture vers 14h. Tous les "débrouillards" en font autant. M. Lemaigre, proviseur et sa famille, M. Moulis, censeur et sa famille quittent le lycée. Je sais la famille Lemaigre nantie de plusieurs milliers de francs (en or) cachés dans des ceintures. Avant leur départ, j'ai la visite du jeune Pierre Lemaigre qui me remet 8 frs (somme due pour une semaine de travail à leur employée Melle Marie Cornet), en me demandant de bien vouloir porter cet argent à l'intéressée!

Des officiers allemands déguisés en ouvriers ont été vus, cet après-midi, paraît- il, examinant la ville du plateau de Bertaucourt. On en conclut qu'ils prennent leurs dispositions pour bombarder Charleville le lendemain. Cette nouvelle rend la situation tragique et effraie la population qui, au lieu d'aller se coucher, déambule à travers la ville avec le désir de trouver le moyen d'échapper au danger.....

A 21h. au perron de l'hôtel de ville, le Maire conseille à la foule massée sur la place Ducale d'évacuer la ville; il prendra dit-il la tête du cortège à une heure du matin. Cette nouvelle se répand comme une traînée de poudre et déclenche la fuite.

A partir de 21h.1/2, les habitants valides, un léger bagage à la main, se dirigent, partie sur Tournes (gare dans la direction d'Hirson à 7 km de Charleville), partie sur Poix-Terron (gare dans la direction de Rethel, à 8 km de Charleville). Je m'embarque avec deux couvertures, résolu à coucher dans les champs et à rentrer le lendemain, après le bombardement. Je suis des gens qui, je l'ai su quelques minutes après se dirigent vers Tournes. Hommes, femmes, enfants, riches et pauvres déambulent dans la nuit noire, sans un cri, sans une lamentation; avec la seule pensée de fuir un danger imminent.

A 22 h. pour un motif inconnu et à la stupéfaction générale, on tire une fusée et quelques coups de canon dans la direction du fort des Ayvelles. Alors on ne songe plus qu'à sortir du champ de bataille, à fuir. A 23 heures, nous arrivons à la gare de Tournes , le dernier train vient de partir, la gare est évacuée, toutes les maisons du village sont closes, les habitants sont partis ou ne répondent pas, effrayés par le bruit de la foule qui déferle sans arrêt.

Plusieurs milliers de personnes campent dans la cour de la gare et dans les champs. Je vais m'installer sur le bas côté d'un chemin quand passe un conducteur de voiture qui me connait... Il s'arrête et fort obligeamment m'offre une place à côté de sa femme et de sa fille qu'il conduit à la gare de Liard (à 33 Km de Charleville). J'accepte et nous partons. Nous avons à peine parcouru une centaine de mètres que la voiture est réquisitionnée par un officier qui doit donner des ordres aux sentinelles placées sur la route de Liard.




UN ALLER- RETOUR À REIMS

Liard, mercredi 26 août 1914

Grâce à cette circonstance, nous franchissons les postes sans l'ombre d'une difficulté, et nous arrivons à Liard à 4 heures du matin. Les automobiles, les voitures et les bicyclettes parties en même temps que nous, arrêtées fréquemment en cours de route, n'y arrivent que vers 10 heures.

A 11 heures et demi, départ en chemin de fer pour Laon, les wagons sont archi-combles. Les voyageurs partagent leurs provisions. A 14 heures et demi, arrivée à Laon, à 15 heures et demi, départ pour Reims où j'arrive à 17 heures. J'y trouve ma femme (très malade) en train de présider à l'installation d'un hôpital.

Reims, jeudi 27 août 1914

Arrivée de plusieurs milliers d'immigrants, pour la plupart belges. Les malheureux campent sur les places publiques, dans la cour de l'Hôtel de Ville, à la gare, sur les promenades... C'est un spectacle lamentable. Vers 14 heures, je rencontre le proviseur et le censeur du lycée Chanzy et leur famille, en panne sur le boulevard Roederer, à côté d'une montagne de colis. Partis du lycée Chanzy bien avant moi, ils sont arrivés à Reims à 20 heures, après moi..... En arrivant, ils ont fait une démarche auprès du Commissaire de la gare qui a refusé de s'occuper d'eux, ils ont visité tous les hôtels et restaurants voisins qui, archicombles les ont refoulés.... Ils déclarent ne savoir que faire...
 Comme j'ai habité Reims pendant 10 ans, et que je le connais à fond, mon plan est vite établi. Je file à la mairie où j'ai la chance de rencontrer le secrétaire général qui me remet une liasse de laissez-passer en blanc (mais signés et timbrés) pour rapatriement gratuit par chemin de fer, en me disant d'en faire l'usage que je voudrai. J'emmène les familles Lemaigre et Moulis au lycée de jeunes filles, ma femme et moi les réconfortons, les logeons, les nourrissons.

Reims, vendredi 28 août 1914

Départ de tous les émigrants dont on tient à se débarrasser. A 10 heures 30, grâce à l'intervention du Commissaire de la gare, M. Propice, un de mes amis, je puis malgrè l'encombrement inouï, réussir à installer les familles Lemaigre et Moulis dans un même compartiment de première classe d'un train en partance sur Paris. La famille
Lemaigre doit se rendre à Lyon et la famille Moulis à Tarascon sur Ariège. Je leur remets les laissez-passer qui leur permettront d'effectuer gratuitement ces voyages, j'y ajoute un panier de provisions. A 11 heures, le train s'ébranle, je leur souhaite bonne chance.

Ce que je viens de faire, je l'aurais fait pour tous mes amis.... Oui, mais MM. Lemaigre et Moulis ne sont pas mes amis, loin de là! Ce sont des personnes qui froidement et de concert m'ont causé les pires ennuis.... ce que j'avance est bien en dessous de la réalité. Et il est certain qu'en toute autre circonstance, je ne leur aurais point pardonné. Je suis très heureux d'avoir pu rendre le bien pour le mal.

Reims, samedi 29 août 1914

En compagnie d'un ami, M. Cardon, j'essaie de rentrer à Charleville. Nous partons de Reims à 1 heure du matin par chemin de fer pour Tagnon où nous arrivons à 4 heures.

 De Tagnon, nous voyageons à bicyclette en remontant (spectacle inoubliable) la population de Rethel qui fuit devant les Allemands. Nous traversons Rethel inhabité mais nous n'allons pas au delà car nous entendons une canonnade endiablée (on se bat à Signy l'Abbaye, à Noiron- Porcien, à Launois, à Amagne... ) la route est barrée par l'armée française.

 Nous faisons un détour et nous essayons de passer sur la droite par Attigny en suivant les convois militaires. Avec beaucoup de difficultés, nous arrivons à 14 heures à Poix (15 Km de Charleville) en passant par Attigny, Tourteron, Charbogne, et nous sommes arrêtés par l'avant -garde française et immobilisés. Il faut rebrousser chemin à pied (à cause de l'encombrement) jusqu'à Attigny où nous arrivons exténués à 22 heures. Le village est encombré de soldats. Après avoir vainement cherché à acheter un morceau de pain, nous soupons avec quelques ronds de saucisson des gaufrettes et un verre d'eau et, les soldats occupant tous les locaux, écuries et remises comprises, nous couchons dans la rue, sans paille, sans couverture, par une nuit glaciale.


SUITE

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