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1914-1918 à Charleville



Charleville, ainsi que tout le département des Ardennes, a subi l'occupation des Allemands pendant les quatre ans que dura la Grande Guerre.



Le journal qui suit est celui d'un civil, habitant de Charleville: l'économe du lycée Chanzy.



 L’auteur : Marcel (dit Jules) MARENCO
 
 
 
Marcel Marenco est né en 1867 à Saint Jean des Vignes (Saône et Loire), petit-fils d’un émigré italien, fils d’un contrôleur des Contributions, il est le dernier d’une famille de trois enfants.
 
Parcours professionnel:
à 10 ans, il entre comme pensionnaire au collège d’Autun d’où il sortira avec le baccalauréat. Il commence sa vie professionnelle comme maître d’étude, puis commis aux écritures dans un lycée. Après avoir passé plusieurs concours, il devient économe de lycée.
Pendant toute sa carrière professionnelle, il sillonne la France: Avallon, Caen, Saint-Quentin, Macon, Brest, Tours, Reims, Châlons-sur-Marne, Rochefort, Charleville...
 
Quand éclate la guerre en août 1914, il a 47 ans et occupe le poste d’Econome du Lycée Chanzy de Charleville depuis 5 ans. Il vit seul à Charleville: son épouse, elle aussi économe, exerce à Reims, (mari et femme n’ont pas pu obtenir d’être affectés dans la même ville), un de ses frères habite à Alger, l’autre à Paris, et sa mère vit en Saône et Loire (il a perdu son père vingt ans plus tôt).
 
A la déclaration de guerre, il décide, conscient qu’il va être témoin d’évènements hors du commun, d’écrire un journal dans lequel il inscrit au jour le jour, sa vie à Charleville, il prend des photos, glane et entasse objets et documents. Ce journal débuté en août 1914 prend fin brusquement en septembre 1917 le jour où il apprend le décès de sa femme, elle est morte deux ans plus tôt sans qu’il en ait été averti.
 
Après la guerre, il est nommé à Metz pour y réorganiser le lycée. Il continue sa carrière à Bordeaux, puis Sceaux et Vanves (région parisienne).
 
Il prend sa retraite en 1929 et partage alors sa vie entre la région parisienne et la Saône et Loire. A cette époque, il se remarie, le couple a cinq enfants.
 
Marcel Marenco décède en 1958 à l’âge de 91 ans.



JOURNAL DU LYCEE CHANZY

(extraits  -      © Marenco 2004)

Charleville, 4 août 1914

La distribution des prix a eu lieu le 12 juillet, et après une année de dur labeur, je me fais une joie de prendre un peu de repos, de passer les grandes vacances auprès de ma mère, de retrouver ma femme dont je suis séparé depuis si longtemps et de revoir tous les miens.

Pour la première fois depuis les 24 années que j'appartiens à l'économat, je vais avoir des vacances d'un seul tenant qui dureront du 11 août au 30 septembre.

Quelle inquiétude j'ai quand je vois la situation politique s'assombrir, quel serrement de cœur j'éprouve lorsque la mobilisation générale, puis la déclaration de guerre m'enlève tout espoir de revoir ma famille (mon frère aîné est à Alger, ma mère en Saône et Loire, mon second frère à Paris, ma femme à Reims)

Mais je me ressaisis et je refoule ma peine pour ne plus songer qu'à la grande calamité et à la guerre. Pour garder un souvenir précis des évènements auxquels je vais assister, auxquels je serai mêlé, je décide de prendre des notes, et je commence ce soir même en enregistrant les évènements locaux récents les plus saillants:


Charleville, 30 juillet 1914

En présence des bruits de mobilisation générale, quelques anarchistes de Charleville projettent d'organiser une manifestation contre la guerre, à 20 h. au square du Petit-Bois. (Marlier est le promoteur de la manifestation).

Le Préfet des Ardennes prend d'énergiques mesures de police. Un escadron du 40ème d'artillerie campe dans la cour du lycée de 19 à 22 h, des patrouilles sillonnent la ville. Ces mesures de police font impression et aucune manifestation n'a lieu. La musique militaire ne donne pas son concert habituel. Au café Henrion, l'orchestre juge prudent de ne pas jouer les airs patriotiques réclamés par les consommateurs (une contre manifestation étant possible au dehors), et il se retire.


31 juillet 1914

A Charleville, le 40ème d'artillerie s'embarque dans la direction de Longwy. A Mohon, près Mézières, des gardes de la voie prennent un ouvrier qui traverse la ligne de chemin de fer pour un espion, ils tirent sur lui et le tuent.

On apprend que la gare stratégique de Lumes a reçu l'ordre de tenir prêt son matériel de transport en vue de la mobilisation générale. Cette nouvelle cause une vive émotion à Charleville. Au milieu de la nuit, mobilisation (par appel individuel) de 10 classes de réservistes appartenant aux régions du Nord et de l'Est.

Tandis que les troupes françaises sont postées à dix km de la frontière allemande, afin d'éviter des incidents, l'Allemagne envoie des troupes à la frontière même, arrête les trains et coupe les voies ferrées.

Le gouvernement français donne l'ordre aux fonctionnaires de rejoindre leur poste ou d'y demeurer.


1er août 1914

A 16 h. affichage de l'ordre de mobilisation générale et des délais accordés aux étrangers en particulier aux Allemands et aux Autrichiens pour quitter le sol Français. Dans le personnel domestique du lycée, se trouvent 6 Luxembourgeois, ils doivent regagner leur pays avant 20 heures et partent aussitôt.


Les affiches qui portent comme date "1913" avaient été déposées, dit-on, dès octobre 1913, dans les coffres-forts de la gendarmerie. On remarque qu'aucune mesure n'est prise contre les Italiens, leur neutralité était donc chose certaine en 1913.

Manifeste du Président de la République disant en substance: "la mobilisation générale n'est pas la guerre". On a cependant l'impression qu'elle équivaut à une déclaration de guerre.


2 août 1914

Premier jour de la mobilisation française. Le 13ème d'artillerie venant de Versailles campe, de nuit, devant le lycée. Le 91ème de ligne qui tient garnison à Mézières, quitte cette ville. La mobilisation paraît s'effectuer rapidement et avec beaucoup de calme.
Violation de la neutralité du Luxembourg par l'Allemagne, et incidents de frontière. A partir de ce jour, les journaux de Paris paraissent sur deux pages et n'arrivent plus à Charleville, sauf ceux apportés par des voyageurs.

Les banques reçoivent du gouvernement l'ordre de ne rembourser que le dixième des disponibilités. Je ne me présente à la Société Générale, où j'ai un dépôt, qu'après l'arrivée de cet ordre (à noter que la Caisse d'Epargne a limité ses remboursements à 200 frs depuis le 27 juillet).

Le lieutenant-colonel Choisy nous prévient que le lycée devra loger, à partir de demain, 1500 hommes du 291ème de ligne (régiment de réserve) et les officiers viennent les uns après les autres, reconnaître leur cantonnement.

Depuis fort longtemps, l'autorité militaire visite, chaque année les locaux du lycée, en vue de leur utilisation pour la mobilisation générale. Or cette mobilisation est décidée et aucun officier n'a le plan, aucun n'en connaît l'existence.... C'est à croire que le Lycée n'est plus destiné au 291ème de ligne. Je crayonne de mémoire, au parloir, sous les yeux du lieutenant Lambert, officier de casernement, le plan de la maison, en indiquant l'importance des divers locaux. Il y répartit les différents services du régiment. Les autres officiers acceptent, sans contrôle, son projet.


3 août 1914

La maison nettoyée et bichonnée , depuis le départ en vacances n'a jamais été aussi propre. Savoir qu'on va y loger 1500 hommes de troupe, le lendemain m'empêche de dormir.... De 3h. du matin à 8h. du matin, je déménage rapidement avec deux domestiques les menus objets qui se trouvent dans les salles à livrer à l'armée (tous les locaux du lycée sauf les dortoirs destinés dans notre esprit à constituer un hôpital, dès l'engagement des hostilités). On y met de la paille pour le couchage des hommes. Les arrivées de réservistes s'échelonnent tout le long du jour et de la nuit. J'aide jusqu'à 1h. du matin le poste de police à caser les réservistes. Les derniers arrivants n'ont pas de paille pour se coucher; parmi ceux-ci se trouve le Procureur de la République de Dreux (sergent Baffos) et un avoué de Montdidier (sergent Deflandre). Je les emmène chez moi et je leur offre un lit qu'ils acceptent avec joie.
Le Proviseur et le Censeur logent les officiers.

Comme je suis engagé dans une aventure dont je puis ne pas sortir vivant, j'adresse à ma mère, sous pli recommandé et sur papier timbré, des instructions pour l'attribution de mes biens en cas de décès.


4 août 1914

Arrivée du premier prisonnier allemand à Charleville.

La déclaration de guerre et les nouvelles du jour ont été annoncées par un petit avis placardé en ville à quelques exemplaires. Quand on sait que la guerre est déclarée, l'aspect de la ville se modifie: les commerçants ferment pour la plupart leur magasin, les femmes pleurent, les hommes déambulent dans les rues comme des automates. L'angoisse comprime le cœur de tous, resserre l'esprit et le tient figé dans l'unique pensée: la guerre est déclarée, que va-t-il advenir?

Chez certains cependant, on constate une grande surexcitation; ils regardent de travers tous ceux qui n'ont pas un uniforme ou qui ne portent pas un brassard. Il n'est guère prudent d'approcher une sentinelle dès que le jour baisse. Les bruits suivants circulent:
Otto von Fries, directeur de l'usine Demangel, vient de fuir parce qu'il avait été appelé à la mairie.
La bonne de Monsieur Villière, place Carnot, 40 ans de services, est en fuite.
Le contremaître de l'usine Gailly est en fuite.
Guillaume-fils, Tyckozinski, Manfredi, Robert Prati et le directeur de L'Est Electrique sont arrêtés.
Ces bruits sont incontrôlables.

On parle de l'effet foudroyant de la bombe "Turpin".

On dit: des trains chargés de poulets, tomates, choux-fleurs à destination de l'Allemagne, sont saisis.

L'opinion générale est que jamais les Allemands ne pourront descendre la vallée de la Meuse.

Et j'en passe ...

Il y a un mouvement très intense d'automobiles. La place ducale est garnie d'autobus à deux usages: (boucherie et blessés), et d'autobus ordinaires, tous fleuris. Quelques voiture portent, sur le côté, l'inscription suivante: "Paris-Berlin".

Je m'intéresse à l'installation du 291ème de ligne et je constate:

a) que les officiers tutoient les hommes et leur parlent d'une façon affectueuse,

b) que le service de nourriture laisse un peu à désirer: les cuisiniers n'ont aucun matériel, il faut réquisitionner 3 marmites de 300 litres à l'usine Corneau, emprunter l'outillage du lycée. On leur apporte un bœuf entier, ils n'ont ni couteaux ni bascule pour le répartir entre les compagnies; mais le pain, les légumes qui arrivent par automobile sont de bonne qualité et abondants.


5 août 1914

On se presse devant les affiches minuscules (20cm x 30cm environ) donnant ces nouvelles et apposées sur les murs de l'Hôtel de Ville. Une personne complaisante du premier rang en fait généralement la lecture à haute voix pour tous ceux qui ne peuvent lire; on écoute avec intérêt et on s'éloigne le plus souvent sans commentaires. Un autre groupe remplace le groupe parti et la lecture recommence. Les télégrammes officiels sont souvent suivis de commentaire ou de conseils émanant du Préfet. Tous les habitants défilent sans signe d'impatience devant ces affiches qui, réellement sont trop petites.

Un journal local, Le Petit Ardennais, édité sur une feuille de format très réduit, reproduit ces nouvelles; mis en vente à 10 heures du soir, il est enlevé immédiatement.


6 août 1914

La mobilisation française s'effectue avec rapidité, dans le calme le plus parfait. Les cavaliers succédant aux fantassins et aux artilleurs; des trains bondés de soldats et de matériel passent en gare jour et nuit dans la direction de nos frontières.


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