PIGEON

25 germinal

On aime les pigeons pour leur chair, on peut aussi profiter de leurs fientes. On les élève pour leur beauté, pour s’en servir comme de messagers ou pour prouver sa richesse (avant la Révolution).
Et quelquefois, on ne les aime pas, vraiment pas.



               L'amour des pigeons


    " Les pigeons ne sont réellement ni domestiques comme les chiens et les chevaux, ni prisonniers comme les poules. Ce sont plutôt des captifs volontaires, des hôtes fugitifs qui ne se tiennent dans le logement qu'on leur offre qu'autant qu'ils s'y plaisent...
    Tous les pigeons ont de certaines qualités qui leur sont communes : l'amour de la société, l'attachement à leurs semblables, la douceur de leurs mœurs, la fidélité réciproque, la propreté, le soin de soi même qui suppose l'envie de plaire, l'art de se donner des grâces, les caresses tendres, les mouvements doux. Nulle humeur, nul dégoût, nulle querelle, tout le temps de la vie employé au soin de ses petits, toutes les fonctions pénibles également réparties. Le mâle, aimant assez pour les partager et même se charger des soins maternels, couve régulièrement à son tour et les œufs et les petits, pour en épargner la peine à sa compagne, pour mettre entre elle et lui cette égalité dont dépend le bonheur de toute union durable : Quel modèle pour l'homme s'il savait les imiter !"

(Buffon, Histoire naturelle).


     C’est le très beau texte d’un naturaliste du 18ème siècle, mais à cette époque, selon qu’on est noble ou manant, on ne voit pas les pigeons avec le même regard:


Les "nobles pigeons"

    En France, depuis Charlemagne et jusqu’en 1789, élever les pigeons était un privilège nobiliaire. Pratiquement tous les châteaux, fermes seigneuriales, abbayes possédaient une tour à pigeons  qui attestait de la richesse et de la puissance de son propriétaire (certains pigeonniers pouvaient contenir jusqu'à 5.000 pigeons).
Les cahiers de doléances font état des nuisances dues aux pigeons:

“Les seigneurs ont droit de fuie. Mais n’est-il pas désolant de voir une volée de cinq à six cents pigeons fondre sur des ensemencées et les détruire au tiers, tout au plus à la moitié, obliger le cultivateur à faire une garde exacte autour de ses champs pour sauver le fruit de son travail et l’espérance de sa vie. N’est-il pas cruel de revoir au temps de la maturité cette même volée achever de dévaster des moissons prêtes à tomber sous la faucille?”
( Cahier de doléances des paroissiens de Coudrecieux, Sarthe)

Heureusement pour les manants, (sinon pour les nobles pigeons), le monde a changé:

“Un manant était condamné aux galères s’il s’avisait de tuer ces oiseaux; aussi lorsque l’heure de la délivrance eut sonné pour la France, on fit une Saint Barthélémy des pigeons. La plupart de 42.000 colombiers féodaux furent détruits à la suite de la nuit du 4 août, et des millions de pigeons furent massacrés. On ignorait alors que leurs maîtres seraient eux aussi menés à la mort!”
 Revue “La Nature”- 1874



Illustrations: L'enfant au pigeon, Pablo Picasso  -  Le pigeonnier du Mesnil, Berthe Morisot 1892.


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Les fientes de pigeon
" Utilité(s) du pigeonnier :

Les déjections des pigeons appelées "colombine", riches en azote et en acide phosphorique, servaient à la fumure de cultures exigeantes comme le chanvre et le tabac. Cet engrais, le meilleur jusqu'au XIX ième siècle, devait être battu au fléau pour le rendre plus pulvérulent, et étendu par temps de pluie pour le diluer et éviter de brûler les cultures. Avant l'apparition des engrais chimiques, l'importance de la "colombine" était telle dans certaines régions, que sa valeur était stipulée dans les baux de métayages ou pouvait figurer dans les contrats de mariage comme partie de la dot. Un pigeon en produit de deux à trois kilos par an.
 Autre utilisation de la fiente de pigeon : la production de salpêtre pour faire de la poudre à fusil. "

source : http://cousin.pascal1.free.fr/histoire_pigeonnier.html

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La Phobie des pigeons

“Il était posé devant sa porte à moins de vingt centimètres du seuil, dans la lueur blafarde du petit matin qui filtrait par la fenêtre. Il avait ses pattes rouges et crochues plantées sur le carrelage sang de bœuf du couloir, et son plumage lisse était d’un gris de plomb: le pigeon.

    Il avait penché sa tête de côté et fixait Jonathan de son œil gauche. Cet œil, un petit disque rond, brun avec un point noir au centre, était effrayant à voir. Il était fixé comme un bouton cousu sur le plumage de la tête, il était dépourvu de cils et de sourcils, il était tout nu et impudemment tourné vers l’extérieur, et monstrueusement ouvert; mais en  même temps, il y avait là, dans cet œil, une sorte de sournoiserie retenue; et, en même temps encore, il ne semblait être ni sournois, ni ouvert, mais tout simplement sans vie, comme l’objectif d’une caméra qui avale toute lumière extérieure et ne laisse passer aucun rayon en provenance de son intérieur. Il n’y avait pas d’éclat, pas de lueur dans cet œil, pas la moindre étincelle de vie. C’était un œil sans regard et il fixait Jonathan.(.....)

Puis  il se produisit un petit mouvement. Ou bien le pigeon prit appui sur son autre patte, ou bien il se rengorgea un petit peu, en tout cas une brève secousse parcourut son corps et en même temps deux paupières se refermèrent d’un coup sec sur l’œil, l’une d’en bas et l’autre d’en haut, pas vraiment des paupières, en fait, mais plutôt des sortes de clapets en caoutchouc qui, comme des lèvres surgies de nulle part, avalèrent l’œil. Pour un moment, il avait disparu. Et c’est là seulement que Jonathan sentit la fulguration de la frayeur, là que ses cheveux se hérissèrent d’une horreur panique.”

Le pigeon, Patrick Süskind 1987. (Traduction de Bernard Lortholary)

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