GRILLON

25 frimaire



Extraits de Souvenirs entomologiques, Jean-Henri FABRE (1823-1915):

Le terrier du grillon champêtre

" Dédaigneux des abris de rencontre, il choisit toujours l'emplacement de son gîte, en terrain hygiénique, aux bonnes expositions. Il ne profite pas des cavités fortuites, incommodes et frustes ; il creuse en plein son chalet depuis l'entrée jusqu'à l'appartement du fond.
Au-dessus de lui, dans l'art du domicile, je ne vois que l'homme; et encore celui-ci, avant de gâcher du mortier pour relier des moellons, avant de pétrir la glaise pour enduire la hutte de branchages, a-t-il disputé aux fauves l'abri sous roche et la caverne.
C'est sur la fin d'octobre, à l'approche des premiers froids, que le terrier est entrepris. Le mineur gratte avec les pattes antérieures; il fait emploi des pinces mandibulaires pour extraire les graviers volumineux. Je le vois trépigner de ses fortes pattes d'arrière, à double rangée d'épines; je le vois râteler, balayer à reculons les déblais et les étaler en un plan incliné. Toute la méthode est là.
Le travail marche d'abord assez vite. Dans le sol facile de mes volières, en une séance d'une paire d'heures, l'excavateur disparaît sous terre. Par intervalles, il revient à l'orifice, toujours à reculons et toujours balayant. Si la fatigue le gagne, il stationne sur le seuil du logis ébauché, la tête en dehors, les antennes mollement vibrantes, il rentre, il reprend la besogne des pinces et des râteaux. Bientôt les repos se prolongent et lassent ma surveillance.
Le plus pressé est fait. Avec une paire de pouces, le gîte suffit aux besoins du moment. Le reste sera ouvrage de longue haleine, repris à loisir, un peu chaque jour, rendu plus profond et plus large à mesure que l'exigent les rudesses de la saison et la croissance de l'habitant. L'hiver même, si le temps est doux, si le soleil rit à l'entrée de la demeure, il n'est pas rare de surprendre le grillon amenant au dehors des déblais, signe de réparation et de nouvelles fouilles. Au milieu des joies printanières se poursuit encore l'entretien de l'immeuble, constamment restauré, perfectionné jusqu'au décès du propriétaire."

Le chant du grillon champêtre

"Avril finit, et le chant commence, rare d'abord et par solos discrets, bientôt symphonie générale où chaque motte de gazon a son exécutant. Je mettrais volontiers le grillon en tête des choristes du renouveau. Dans nos garrigues, lors des fêtes du thym et de la lavande en fleur, il a pour associée l'alouette huppée, fusée lyrique qui monte, le gosier gonflé de notes, et de là-haut, invisible dans les nuées, verse sur les guérets, sa douce cantilène. D'en bas lui répond la mélopée des grillons. C'est monotone, dépourvu d'art, mais combien conforme, par sa naïveté, à la rustique allégresse des choses renouvelées ! C'est l'hosanna de l'éveil, le saint alléluia compris du grain qui germe et de l'herbe qui pousse. En ce duo, à qui la palme ? Je la donnerais au grillon. Il domine par son nombre et sa note continue. L'alouette se tairait, que les champs glauques des lavandes, balançant au soleil leurs encensoirs camphrés, recevraient de lui seul, le modeste, solennelle célébration. "

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