ANE

(15 vendémiaire)




“L’âne est d’un tempéramment mélancolique, patient et laborieux, mais fort obstiné; il porte des fardeaux considérables pour sa grosseur, il tire à la charrette et à la charrue dans les terres légères; il vit de peu et il ne coûte presque rien à nourrir. De l’herbe et de temps en temps un peu de son lui suffisent; en hiver, un peu de paille et de foin; en été, on le met à la pâture. Il n’est pas maladif et se traite comme les chevaux en cas d’accidents, il n’exige ni pansement de l’étrille, ni ferrure, aucun animal ne demande moins de soin.”
(La nouvelle maison rustique, an XII)










































































































Images: illustrations de
"Apuleo vulgare dell' Asino"

© BNF
L’ANE vu par George Louis de Buffon   -   Histoire Naturelle (tome IV)

Pourquoi donc tant de mépris pour cet animal, si bon, si patient, si sobre, si utile? Les hommes mépriseraient-ils jusque dans les animaux, ceux qui les servent trop bien et à trop peu de frais ? On donne au cheval de l'éducation, on le soigne, on l'instruit, on l'exerce, tandis que l'âne, abandonné à la grossièreté du dernier des valets, ou à la malice des enfants, bien loin d'acquérir, ne peut que perdre par son éducation ; et s' il n'avait pas un grand fonds de bonnes qualités, il les perdrait en effet par la manière dont on le traite: il est le jouet, le plastron, le bardeau des rustres qui le conduisent le bâton à la main, qui le frappent, le surchargent, l'excèdent sans précaution, sans ménagement.

 On ne fait pas attention que l'âne serait par lui-même, et pour nous, le premier, le plus beau, le mieux fait, le plus distingué des animaux, si dans le monde il n'y avait point de cheval ; il est le second au lieu d'être le premier, et par cela seul il semble n'être plus rien : c'est la comparaison qui le dégrade; on le regarde, on le juge, non pas en lui-même, mais relativement au cheval; on oublie qu'il est âne, qu'il a toutes les qualités de sa nature, tous les dons attachés à son espèce, et on ne pense qu'à la figure et aux qualités du cheval, qui lui manquent, et qu'il ne doit pas avoir.

 Il est de son naturel aussi humble, aussi patient, aussi tranquille, que le cheval est fier, ardent, impétueux ; il souffre avec constance, et peut-être avec courage, les châtiments et les coups; il est sobre, et sur la quantité, et sur la qualité de la nourriture; il se contente des herbes les plus dures et les plus désagréables, que le cheval et les autres animaux lui laissent et dédaignent; il est fort délicat sur l'eau, il ne veut boire que de la plus claire et aux ruisseaux qui lui sont connus : il boit aussi sobrement qu'il mange, et n'enfonce point du tout son nez dans l'eau par la peur que lui fait, dit-on, l'ombre de ses oreilles; comme l'on ne prend pas la peine de l'étriller, il se roule souvent sur le gazon, sur les chardons, sur la fougère; et sans se soucier beaucoup de ce qu'on lui fait porter, il se couche pour se rouler toutes les fois qu'il le peut, et semble par là reprocher à son maître le peu de soin qu'on prend de lui; car il ne se vautre pas comme le cheval dans la fange et dans l'eau, il craint même de se mouiller les pieds, et se détourne pour éviter la boue; aussi a-t-il la jambe plus sèche et plus nette que le cheval; il est susceptible d'éducation, et l'on en a vu d'assez bien dressés pour faire curiosité de spectacle.

 Dans la première jeunesse il est gai, et même assez joli ; il a de la légèreté et de la gentillesse mais il la perd bientôt, soit par l'âge, soit par les mauvais traitements, et il devient lent, indocile et têtu; il n'est ardent que pour le plaisir, ou plutôt il en est furieux au point que rien ne peut le retenir, et que l'on en a vu s'excéder et mourir quelques instants après; et comme il aime avec une espèce de fureur, il a aussi pour sa progéniture le plus profond attachement. Pline nous assure que lorsqu'on sépare la mère de son petit, elle passe à travers les flammes pour aller le rejoindre; il s'attache aussi à son maître, quoiqu'il en soit ordinairement maltraité ; il le sent de loin et le distingue de tous les autres hommes; il reconnaît aussi les lieux qu'il a coutume d'habiter, les chemins qu'il a fréquentés; il a les yeux bons, l'odorat admirable, surtout pour les corpuscules de l'ânesse, l'oreille excellente, ce qui a encore contribué à le faire mettre au nombre des animaux timides, qui ont tous, à ce qu'on prétend, l'ouïe très fine et les oreilles longues ; lorsqu'on le surcharge, il le marque en inclinant la tête et baissant les oreilles; lorsqu'on le tourmente trop, il ouvre la bouche et retire les lèvres d'une manière très désagréable, ce qui lui donne l'air moqueur et dérisoire; si on lui couvre les yeux, il reste immobile, et lorsqu' il est couché sur le côté, si on lui place la tête de manière que l'oeil soit appuyé sur la terre, et qu'on couvre l'autre œil avec une pierre ou un morceau de bois, il restera dans cette situation sans faire aucun mouvement et sans se secouer pour se relever.

Il marche, il trotte et il galope comme le cheval, mais tous ces mouvements sont petits et beaucoup plus lents; quoiqu' il puisse d'abord courir avec assez de vitesse, il ne peut fournir qu'une petite carrière, pendant un petit espace de temps; et quelque allure qu'il prenne, si on le presse il est bientôt rendu.
Le cheval hennit et l'âne brait, ce qui se fait par un grand cri très long, très désagréable, et discordant par dissonances alternatives de l'aigu au grave et du grave à l'aigu; ordinairement il ne crie que lorsqu'il est pressé d'amour ou d'appétit ; l'ânesse a la voix plus claire et plus perçante; l' âne qu'on fait hongre ne brait qu'à basse voix, et quoiqu' il paraisse faire autant d'efforts et les mêmes mouvements de la gorge, son cri ne se fait pas entendre de loin.

 De tous les animaux couverts de poil, l'âne est le moins sujet à la vermine : jamais il n' a de poux, ce qui vient apparemment de la dureté et de la sécheresse de sa peau, qui est en effet plus dure que celle de la plupart des autres quadrupèdes ; et c'est par la même raison qu'il est bien moins sensible que le cheval au fouet et à la piqûre des mouches.[...]


Olearius rapporte qu'un jour le roi de Perse le fit monter avec lui dans un petit bâtiment en forme de théâtre pour faire collation de fruits et de confitures; qu'après le repas on fit entrer trente-deux ânes sauvages sur lesquels le roi tira quelques coups de fusil et de flèche, et qu'il permit ensuite aux ambassadeurs et aux autres seigneurs de tirer; que ce n'était pas un petit divertissement de voir ces ânes, chargés qu'ils étaient quelquefois de plus de dix flèches, dont ils incommodaient et blessaient les autres quand ils se mêlaient avec eux, de sorte qu'ils se mettaient à se mordre et à se ruer les uns contre les autres d'une étrange façon; et que quand on les eut tous abattus et couchés de rang devant le roi, on les envoya à Ispahan à la cuisine de la cour, les Persans faisant un si grand état de la chair de ces ânes sauvages, qu'ils en ont fait un proverbe, etc... Mais il n' y a pas apparence que ces trente-deux ânes fussent tous pris dans les forêts, et c'étaient probablement des ânes qu'on élevait dans de grands parcs pour avoir le plaisir de les chasser et de les manger. [...]


... et nous terminerons l' histoire de l'âne par celle de ses propriétés et des usages auxquels nous pouvons l' employer.

Comme les ânes sauvages sont inconnus dans ces climats, nous ne pouvons pas dire si leur chair est en effet bonne à manger; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que celle des ânes domestiques est très mauvaise, et plus mauvaise, plus dure, plus désagréablement insipide que celle du cheval. Galien dit même que c'est un aliment pernicieux et qui donne des maladies; le lait d'ânesse au contraire est un remède éprouvé et spécifique pour certains maux, et l'usage de ce remède s'est conservé depuis les Grecs jusqu'à nous. Pour l'avoir de bonne qualité, il faut choisir une ânesse jeune, saine, bien en chair, qui ait mis bas depuis peu de temps, et qui n'ait pas été couverte depuis; il faut lui ôter l'ânon qu'elle allaite, la tenir propre, la bien nourrir de foin, d'avoine, d'orge et d'herbes dont les qualités salutaires puissent influer sur la maladie; avoir attention de ne pas refroidir le lait, et même ne le pas exposer à l'air, ce qui le gâterait en peu de temps.

Les anciens attribuaient aussi beaucoup de vertus médicales au sang, à l'urine, etc.., de l'âne, et beaucoup d'autres qualités spécifiques à la cervelle, au coeur, au foie, etc.., de cet animal; mais l'expérience a détruit, ou du moins n'a pas confirmé ce qu'ils nous en disent.

Comme la peau de l'âne est très dure et très élastique, on l'emploie utilement à différents usages; on en fait des cribles, des tambours, et de très bons souliers ; on en fait du gros parchemins pour les tablettes de poche, que l'on enduit d'une couche légère de plâtre; c'est aussi avec le cuir de l'âne que les orientaux font le sagri, que nous appelons chagrin.

Il y a apparence que les os, comme la peau de cet animal, sont aussi plus durs que les os des autres animaux, puisque les anciens en faisaient des flûtes, et qu'ils les trouvaient plus sonnantes que tous les autres os.

L'âne est peut-être de tous les animaux celui qui, relativement à son volume, peut porter les plus grands poids; et comme il ne coûte presque rien à nourrir, et qu'il ne demande, pour ainsi dire, aucun soin, il est d'une grande utilité à la campagne, au moulin, etc... Il peut aussi servir de monture; toutes ses allures sont douces, et il bronche moins que le cheval; on le met souvent à la charrue dans les pays où le terrain est léger, et son fumier est un excellent engrais pour les terres fortes et humides.



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